Un seul rêve
Au creux de la vallée des Aldudes, Ekuzki et Zeiane se retournent dans leurs sommeils, se collent l’un à l’autre et emboitent leurs rêves et leurs corps.
Le matin les retrouve surpris, l’une du miel répandu, l’autre de la semence libérée.
« On essaye de se réveiller la prochaine fois qu’on partage un rêve, d’accord ? pour qu’il n’y ait pas que les draps qui gardent un souvenir ».
Pluie en retour
La mythologie basque date d'avant l'Histoire mais cela n'interdit pas d'en raconter.
La pluie incessante qui baigne les montagnes et les vallées d’ipparalde en hiver enchante Lamina. Elle passe des heures, nue sous la pluie, à coiffer avec son peigne en or ses longs cheveux noirs en écoutant les sources déborder. Et lorsque la puissance de l’eau se conjugue à la montée de la lune vers son plein, Lamina est envahie d’un besoin irrépressible de conjonction. Mais la pluie éloigne des sources préférées de Lamina bergers, chasseurs et autres pêcheurs. Aussi remonte-t-elle inlassablement les cours d’eau à la grande vitesse de ses pieds palmés. Elle finit par rencontrer un vieux charbonnier ramassant du bois mort malgré les trombes d’eau. Il est tout entier dans sa tâche et peu ému par la nudité de Lamina.
Elle s’en offusque : « Et bien euskaldun ! Tu n’as pas la politesse de te tendre pour moi ? »
« J’ai deux bonnes raisons, Lamina, deux bonnes, vraiment »
« Nomme la première raison euskaldun ! »
« Le bois ! Sans lui, sous cette pluie, j’ai froid et je meurs »
Lamina claque des doigts et tout ce que la forêt compte de bois mort se retrouve empilé à l’arrière de la cabane du vieux charbonnier en un tas énorme.
« Allons chez toi et tu me nommeras la deuxième raison euskaldun ».
Le vieux charbonnier entre dans sa cabane, suivi de Lamina. Il jette de grandes brassées de bois dans l’âtre, place ses vêtements dégoulinants devant les flammes. Il reste un long moment devant le feu avant de retourner son corps sec vers Lamina en déclarant : « La seconde raison, Lamina, est que je ne me tends plus, ni pour toi, ni pour personne ».
Lamina retire le peigne en or de ses cheveux, s’approche du charbonnier et commence à peigner le taillis blanc entre les jambes de ce dernier, lentement, patiemment. Le buisson quitte le blanc, se grisaille, puis s’assombrit franchement, s’assouplit et laisse se dresser en son milieu un baliveau bien proportionné que Lamina se plait à utiliser à sa guise.
Indéfiniment
- « Tu n’es pas maladroit, certes mais ce n’est pas ce dont j’ai envie là maintenant » déclare Maixa en sortant nue du lit et en s’approchant de la baie vitrée donnant sur l’Adour.
- « Tu cherches quoi ? » interroge Xalbat
- « Quand tu es arrivé tout à l’heure, c’était marée basse, ez ? »
- « Bai, même très basse, on voyait le pied des piles du Pont St Esprit »
- « Ça veut dire que le fleuve coulait dans le sens du temps »
- « … bai, le fleuve coulait … vers l’océan … un fleuve cela coule toujours vers l’océan »
- « Tu es vraiment un basque de l’intérieur » grogne Maixa en sautant dans ses habits -juste les dessus sans les dessous- et en disparaissant.
Xalbat s’approche de la baie, distingue la silhouette de Maixa qui se contorsionne pour franchir le portillon fermé d’un ponton, qui se penche entre 2 bateaux vers l’Adour. À peine le temps pour Xalbat de s’étonner que déjà Maixa est de retour dans la chambre, ouvrant la baie, renversant quelque chose sur la petite terrasse et se débarrassant de ses habits. Xalbat se retrouve avec une érection si fraiche que trois nouveaux dés à coudre viennent accompagner les orgasmes répétés de Maixa.
- « Tu peux m’expliquer sorgin ? » interroge Xalbat dans un demi-sommeil.
- « Le temps va toujours vers demain indéfiniment. Le fleuve va toujours vers l’océan indéfiniment. L’infini c’est loin alors le temps s’économise et se fait porter par le fleuve puisqu’ils vont tous les deux vers le même but. Sauf qu’ici, après la marée basse et l’étal, le fleuve change puissamment de sens. Il suffit juste de récupérer le temps lorsqu’il repasse ».
- « Alors mon retour érectile, ce n’était pas ma superbe forme physique ; c’était juste mon érection d’avant que je n’arrive ici ? »
- « Tu n’es pas obligé d’y croire mon petit coq tu sais » minaude Maixa.
Corbeau, castor, lapin, devant, derrière
Txabi dépose son désir au profond de Marixa.
Marixa mêle ce désir au sien propre et expulse le tout sur le seuil de la maison.
Le gel de la nuit sculpte le désir en un cristal ivoire que le corbeau blanc prend dans ses serres à minuit.
Un corbeau blanc ?
Évidemment qu’il est blanc le corbeau sinon ce n’est pas une histoire !
Le corbeau blanc, donc, trace son cercle au dessus de la campagne gelée. Il cherche le souffle du vent du sud qui fait fondre le givre et laisse dans son sillage les pâturages verts et gras. Le corbeau blanc, il le trouve ce vent chaud dans la trouée du bosquet qui prolonge l’échancrure du col. Il refait un tour pour bien choisir l’endroit idéal, descend lentement et dépose avec précaution la gemme qu’il tient dans ses serres.
Wouh, il faut plusieurs ingrédients et plusieurs intervenants pour cette potion de sorgin !
Et ce n’est pas fini.
À minuit, Marixa se dirige vers les cages de ses lapins. Elle libère le gros mâle fauve qui s’élance dans la cour en cercles fous puis s’arrête, hume le vent du sud et part à travers champs, ventre à terre. Le lapin fauve trouve toujours l’endroit où le corbeau blanc a déposé la gemme de désir.
Toujours ?
Bai, il trouve toujours l’endroit.
Le désir glacé a fondu dans le vent du sud et s’est mêlé à la terre rouge. Le lapin s’y roule, s’en couvre et refait son voyage à l’envers vers ses maitres, jusqu’au creux d’une boite en carton rempli de linge blanc que Marixa dépose sur le seuil. Le lapin s’y blottit et s’endort. Juste un peu plus tard, Marixa récupère le linge dans la boite, l’applique sur son buisson puis sur le baliveau de Txabi. Et le bouton de Marixa se met à grandir. Et le baliveau de Txabi devient bourgeon. Et le vide devient plein et le plein devient creux. Et Marixa donne et Txabi reçoit. Tout s’inverse mais tout est évidence. Et ce qu’il reste de nuit suffit juste pour apaiser le nouveau désir.
Et il y a une contre potion, quelque chose qui remet tout comme avant ?
Tu crois que Marixa et Txabi ont envie de changer ? Peut être. Alors il faut juste de l’eau. Et le soleil du matin.
Et le chant du coq aussi ?
Ez, le coq rouge c’est une autre histoire.
Cerisier
Un arbre, ce n'est pas fait pour être figé par une image vide d'une histoire qui ne s'est jamais dite (en fait "arbre" et "histoire jamais dite" doivent vraiment être de l'auteur précité)
Première vraie flambée de la saison. Ce n’est pas vraiment nécessaire, il fait encore bon, mais c’est agréable et cela ouvre bien le weekend.
« Ce sont des buches de fruitier, elles viennent d’où ? » interroge Usoa
« Du vieux cerisier au fond du terrain de Baigori, tu sais, on l’a coupé il y a deux ans »
« Bai, il avait quel âge cet arbre ? »
« Je ne sais pas, une bonne cinquantaine d’années » tente Ramuntxo
« Cela veut dire que le feu nous raconte une histoire vieille d’un demi siècle ? »
« Si tu veux. Peut être pas la grande histoire ; juste ce qui c’est passé dans les 10m² autour du tronc »
« Itz su » murmure Usoa
« Qu’est ce que tu dis ? Je ne comprends pas ton euskara »
« Ce n’est pas pour des oreilles humaines de toute façon. Regarde le feu »
Des images se forment dans les flammes, visions irisées de jaune et de bleu
« Mais comment tu fais tes trucs de sorgin … ? » grogne Ramuntxo interloqué
« Il n’y a pas de truc, c’est simplement le feu qui raconte l’histoire du bois, regardons c’est tout »
« Mais, c’est quoi … c’est … mais je me reconnais … » sourit Ramuntxo
« Bai, moi aussi je la reconnais, tu la secoues après avoir pissé sur le tronc du cerisier »
« Il n’y a pas que moi, regarde, celle-ci c’est à qui ? »
« Je ne sais pas, je n’ai pas été sous la douche avec les membres de ta famille mais visiblement c’était une institution pour les mâles d’aller pisser au fond du jardin. Regarde-moi cette collection ! »
Et cela défile. Le cerisier se les rappelle toutes, les petites, les toutes petites, les banales et les très grandes, classées par ordre chronologique, de la plus récente à la plus ancienne.
« Ça c’est l’oncle Xan, il était réputé dans la famille pour en avoir une très grosse. Oh là, on remonte dans le temps, regarde les boutons de manchettes. Et là, mais, …, »
Là, ce n’est visiblement plus une miction et la main qui s’occupe de la hampe est indiscutablement féminine. Elle s’en occupe très bien d’ailleurs car un jet majestueux crie sa victoire. Et les images disparaissent des flammes.
« C’était la dernière, donc c’est la plus vieille histoire »
« C’est l’histoire de ceux qui ont planté l’arbre alors »
« Bai, aitaxi avait de la sève et amatxi était une bonne horticultrice ».
Ipomées
La route est un peu longue, c’est même plus loin que Baigorri en remontant sur les Aldudes. Cela laisse le temps de comprendre. Amatxi qui ne veut pas aller à l’hôpital, qui veut mourir dans son lit, dans sa ferme.
« Le médecin avait dit qu’elle n’en avait que pour un mois et ça fait trois mois que la famille se relaye, ce dimanche c’est mon tour, je suis désolée de te faire faire cette route … on ne se connait pas en fait » explique Hostaika.
« Ce n’est pas si grave, je n’ai rien de spécial de prévu, juste retrouver les copains pour une session de surf vers 14 heures »
« Tes copains d’hier soir ? » interroge Hostaika en souriant « J’imagine bien le truc, le rassemblement des beaux gosses sur la grande plage devant le casino de Biarritz à comparer les mérites respectifs de vos conquêtes de la veille »
« Mais pas du tout » rougit Pette « d’abord notre spot c’est Ilbarritz »
Les chiens arrivent la queue joyeuse pour renifler la voiture quand elle se gare dans la cour.
« Tu as le temps de prendre un café ? » propose Hostaika.
« Pourquoi pas » répond Pette en caressant deux chiens en même temps « ce sont les chiens de ta grand-mère ? c’est quoi comme race ? »
« Des corniauds de chasse ; ils ne sont pas vraiment à Amatxi, ce sont les chiens de la maison, mes oncles les emmènent quand ils vont chasser ».
« Ils sentent … ils sentent le chien tes chiens ! »
Hostaika sourit. Il fait déjà chaud.
Pette entend les gouttes de pluie sur les grosses feuilles d’ipomées avant même de les sentir sur ses bras nus tandis qu’il décroche la lessive des fils. Juste à temps. Il a bien fait de proposer d’aider un peu après le café.
L’amatxi d’Hostaika n’est pas dans un bel état. « Elle ne souffre pas » assure Hostaika « enfin, je n’en sais rien » complète-t-elle en passant un gant de toilette sur le visage ridé. Le matin d’août était lourd avant la pluie, il est poisseux depuis. « Je crois qu’une douche lui ferait du bien. On la maintient propre mais ce n’est pas pareil. Tu peux m’aider à la porter ? » demande Hostaika.
Pette porte amatxi tout seul avec ses gros bras ; il y a trop de coudes dans les couloirs, trop de petites marches jusqu’à la salle de bains pour faire cela à deux. Le corps nu d’amatxi semble jaune sur l’émail blanc de la baignoire. Pette tient la tête doucement tandis que Hostaika savonne et douche. Amatxi parle. Enfin, il semble à Pette qu’elle parle. Mais il ne comprend rien. « Elle ne parle plus qu’euskara » commente Hostaika « elle demande le nom de mon fiancé ». Pette entend Hostaika prononcer son prénom.
« Je vais lui préparer à manger, tu peux rester un peu avec elle ? » demande Hostaika avant de quitter la chambre.
Lorsqu’elle revient, Hostaika trouve amatxi endormie, tenant la main de Pette.
« On va la laisser se reposer, on verra si elle mange plus tard, viens » .
Cuisine, grande table. Pette est plutôt pâle, assis sur le banc.
« Ça va ? » s’inquiète Hostaika.
« Pas trop, il vient de m’arriver un truc bizarre. J’étais dans la chambre avec ta grand-mère et je regardais par la fenêtre sans penser à rien. J’ai senti son regard. Elle avait les yeux grands ouverts. Je me suis approché, je me suis assis. Elle a tendu la main. Je lui ai donné la mienne. Puis elle a dit mon prénom. J’ai souri. Elle a dit ton prénom, elle m’a griffé au sang et elle a serré ma main très fort, sans la lâcher »
« Ce n’est pas très grave, elle n’est pas méchante, c’est juste une vieille personne. Fais voir ta main » sourit Hostaika en regardant la petite estafilade sur la tranche de la main droite de Pette.
« Non, ce n’est pas grave. Il n’y avait aucune méchanceté dans ses yeux. Je dirais qu’elle m’a griffé gentiment. Ce que je ne comprends pas, c’est que lorsqu’elle m’a griffé, j’ai eu une érection fulgurante ».
Hostaika pose un petit bisou sur la main de Pette « Elle a encore des restes la vieille sorgin » sourit-elle.
« … »
« C’est assez simple, elle a dit ton nom, elle a dit le mien, elle a versé le sang, les seules érections que tu auras désormais ne seront que pour moi ».
« Mais cela fait même pas 24 heures qu’on se connait ! »
« Tu n’es pas obligé d’y croire tu sais » sourit Hostaika.
Touffe
« Tu sais que dans cette combe il y a au moins 3 grottes qui sont les entrées du domaine de Mari » déclare Guxen en prenant la main d’Iduia dans la sienne.
« Allez une histoire de sorcière ! » répond Iduia avec un éclat de rire qui fait résonner la combe.
« Ce n’est pas une histoire de sorgin » rectifie Guxen « Mari, c’est la déesse mère, celle qui sait la vérité, toujours. Si tu entres dans sa grotte, tu ne pourras plus en sortir et tu deviendras une servante de Mari pour l’éternité ».
« Et pourquoi je rentrerais dans sa grotte ? » poursuit Iduia sans cacher son sourire.
« Mais parce que Mari t’y attirera, elle a toujours besoin de servantes pour peigner sa chevelure rousse. Elle te connait, elle sait ce à quoi tu es sensible : l’or, le beau chant, la vue d’un bel homme, elle sait. Et tu entreras dans sa grotte. Et tu y resteras, marquée pour toujours de son sceau. »
« Alors pourquoi tu m’amènes ici ? tu veux te débarrasser de moi ? tu as des vues sur qui ? sur les gros seins de Pakita ? sur le petit cul de Garoa ? » rebondit Iduia en se plantant devant Guxen en riant. Elle soulève son teeshirt « alors, ils ne te plaisent plus mes seins ? » elle se retourne « et mon cul, il ne te plait plus ? » elle frotte avec insistance son bassin sur celui de Guxen qui l’empoigne, tente de l’immobiliser en riant à son tour. Iduia se dégage et lance le jeu, rite universel, vieux comme l’humanité : une fille qui court en riant et un garçon qui suit derrière, avec juste ce qu’il faut de retard pour que la course dure un peu, quelques crochets lorsque les doigts tendus du garçon sont à frôler, un petit slalom entre les chênes têtards et la capture, la chute dans les feuilles, dans la mousse, les éclats de rire et l’essoufflement de la course qui rendent les baisers maladroits malgré le désir qui insiste pour sortir. Et l’étreinte qui s’ordonne, les corps qui se dressent, qui s’ouvrent, qui se trouvent, le rythme qui s’impose.
« Hé, on nous regarde » murmure soudain Iduia en s’immobilisant. Guxen suit la direction du regard d’Iduia. Une robe rouge flotte à côté d’un chêne têtard. « C’est Mari » murmure Guxen « il faut juste continuer et ne pas mentir ». « Mais il n’est pas question qu’elle nous regarde la voyeuse ! » « C’est Mari, tu as déjà vu beaucoup de randonneuses en robe longue et pieds nus ? » La robe rouge semble bouger légèrement et le brillant d’une fine chainette en or met en valeur la blancheur d’une cheville nue. Le temps pour Iduia de bouger légèrement son regard et la robe a disparu. « Elle est surement toujours là, il faut juste continuer et ne pas mentir » poursuit Guxen en reprenant le rythme de ses assauts. « Ne pas mentir ? » interroge Iduia tout en balayant le sous bois du regard. Ne pas mentir, ne pas simuler pour faire plaisir, ne pas penser à autre chose, être complètement là, Guxen énonce les évidences en les ponctuant régulièrement, avec concentration, avec application. Et cela emporte Iduia qui oublie la robe, le sous bois et aborde l’infini en même temps que Guxen.
C’est un peu plus tard, tandis qu’ils se baignent nus dans l’eau glacée d’un torrent qu’Iduia constate qu’une petite mèche rousse agrémente désormais le bord de sa toison.
Flots
« Ce n’est peut être pas très prudent » s’inquiète soudain Ttotte.
« Ez, il n’y a personne » rassure Dulantzia en accélérant un peu.
« Ce n’est pas ça mais le niveau du fleuve est très haut et je ne veux pas le faire déborder » murmure Ttotte avant de se rendre.
Zakur
Ohiana recueille patiemment les pétales, les glisse entre les pages de son livre et regagne la rue des lavandières.
Sur le seuil de la chambre, elle secoue son livre et appelle Txomin.
L’érection qui saisit Txomin lorsqu’il entre à son tour dans la chambre ne surprend pas sorgin Ohiana mais la conforte un peu plus dans la puissance phénoménale de la magie de Mari*.
Souffle (2bis)
Ohiana ne peut répondre avec la précision que dicte une inspection intime mais en frottant discrètement ses cuisses sous la table, elle décèle une humidité légère sans être excessive. Un coup de vent peut être mais surement pas une tempête.
« De toutes façons, je n’ai qu’une réparation provisoire sur mon Velux, je ne peux pas prendre de risque cette nuit » soupire-t-elle.
Orion
Souffle (2)
Ohiana attend sans sourire.
« C’est votre chambre ? » poursuit l’expert
Ohiana acquiesce silencieusement.
« Et il y a quoi d’habitude sous le Velux à la place des bâches de protection ? Votre lit ? »
Ohiana hoche la tête affirmativement.
L’expert est dubitatif mais un peu pressé par tous les sinistres qui l’attendent après la tempête. « Bien, vous pouvez prévenir votre propriétaire qu’il peut lancer les réparations au plus vite. Bon courage ». Un dernier coup d’œil perplexe sur le plafond et il quitte l’appartement sous les combes d’Ohiana.
Ohiana est encore une peu novice comme sorgin mais elle sait désormais que les orgasmes durant les tempêtes sont les plus beaux et les plus puissants.
Egun Olentzero
Une heure de somnolence après l’amour, puis deux heures de vrai sommeil après l’amour, puis une demi-heure de rêverie après l’amour, tout cela rajouté aux moments d’amour entraine à la fin de la nuit sans plus aucune envie de dormir. Jaima et Bitxintxo s’emmitouflent dans ce qu’ils trouvent et filent en ville chercher des chocolatines.
Place de la République. La seule boulangerie du quartier ouverte le mercredi. 7 heures moins une. Il y a déjà trois anciens qui attendent dans la nuit et le froid que le rideau se lève. L’homme devant Jaima et Bitxintxo sent fort le tabac. Son survêtement flotte sur des fesses osseuses. 60 ans ? 50 ans ? Peut être beaucoup moins.
- « Une baguette, s’il vous plait - Il tend un billet - Vous vendez du vin aussi ? ». 7 heures du matin.
- « Rouge ou rosé ? » demande la vendeuse.
- « Rouge ». 7 heures du matin.
Elle emballe baguette, bouteille, rend la monnaie et se tourne déjà vers Jaima et Bitxintxo. L’homme reste à regarder sa main avec la monnaie
- « Et ça coute combien une bouteille ? » interroge-t-il.
- « 2.40 ».
- « Alors j’en ai assez pour une deuxième ». 7 heures du matin.
Jaima se fait servir et, à la surprise de Bitxintxo, bondit de la boulangerie pour rattraper l’homme.
« Hé, Olentzero, vous avez oublié les bonbons pour les enfants » dit-elle en lui tendant un kilo de sucreries.
Oublier le miel
Txantxo et Jabiera se tiennent devant sorgina Babe qui est un brin ironique « Tiens, le chasseur qui éloigne l’ours, la belle aux yeux profonds, le plus beau couple de la vallée a besoin de moi ».
Jabiera se lance : « Bai, nous ne savons plus comment faire, il y a un sort sur Txantxo et rien ne va ».
« Rien ne va, rien ne va, vous êtes beaux, les gens vous respectent, ils vous aiment même et tu dis que rien ne va ! Allons ! »
« C’est Txantxo, il ne se tend plus ! » crie Jabiera « Depuis qu’il a rencontré la bassandere, il ne se tend plus, elle lui a jeté un sort».
Sorgina Babe cherche le regard de Txantxo. Il sait qu’il ne faut surtout pas mentir à une fille de Mari.
« Alors, tu ne tends plus ? » demande sorgina Babe.
« Je ne me tends plus pour Jabiera » s’entend répondre Txantxo « pourtant je me tends toujours, aussi fort qu’avant, mais uniquement quand l’image de l’intimité de la bassandere me revient, quand son odeur me remplit ».
Jabiera s’en doutait un peu mais elle n’avait pas forcément envie de l’entendre. Mais avec une sorgin, il n’y a qu’un seul jeu à jouer et que c’est celui de la vérité. « Elle l’a enchanté ? » demande-t-elle.
« Ez, je ne pense pas » répond sorgina Babe « tu as une idée euskadun ? »
« C’est peut être parce que j’ai gouté le miel qu’elle m’avait donné pour l’ours » risque Txantxo.
« C’est pour cela aussi que tes poils poussent si drus » complète sorgina Babe en écartant les pans de la chemise de Txantxo. « Ce n’est pas un sort, c’est de la magie puissante, c’est tout ».
« Alors, il n’y a rien à faire ? » s’inquiète Jabiera.
« Il faut simplement que ta magie à toi, Jabiera, soit plus puissante ».
« Mais je ne suis pas sorgin » pleure presque Jabiera « Je ne connais rien de tout cela ».
« Tu connais tout cela depuis toujours et tu vas gagner Txantxo sinon tu seras la risée de la vallée » gronde sorgina Babe en les chassant de chez elle.
Txantxo et Jabiera montent vers la source la plus haute de la vallée, ils se mettent nus et Jabiera boit à la source, boit, boit, jusqu’à se remplir, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à ce que son envie de miction soit irrépressible et qu’elle inonde d’un jet puissant et infini le corps de Txantxo, jusqu’à décrocher tous les poils d’ours, jusqu’à marquer complètement chaque parcelle de la peau de Txantxo en un acte de revendication primaire. Puis Txantxo et Jabiera se lavent dans la source, leurs peaux frémissent et Txantxo se tend enfin.
Le cri de victoire de Jabiera remplit alors toute la vallée, passe les cols et fait vibrer le pays tout entier jusqu’aux oreilles de la bassandere.
Vol
- Ez.
- Alors tu boudes pour être toute seule dehors ?
- Je regarde les vols.
Ganix range son paquet de cigarettes, il n’a pas très envie de fumer en fait. C’est juste une excuse pour s’approcher de Zuriñe.
- Et ça passe ?
- Bai, j’ai déjà vu deux vols.
Ganix se pose là. Le monde derrière est mis en sourdine, son corps prend l’attitude de l’attente. Il n’y a rien d’autre à faire de manière évidente que de guetter le passage des palombes. Ganix respire.
- Pas de vent du sud, elles vont passer haut.
Zuriñe est mieux d’un coup, les mots de Ganix sonnent justes.
Et le vol arrive, compact, très haut, fondant du nord, très près de la côte.
Il n’y a rien à dire durant le spectacle. Et peu à dire après la dernière trace du dernier battement d’ailes.
- Tu as envie de partir, assure Zuriñe.
Ganix sursaute un peu - Comment …, bai, j’y pensais là, suivre le vol, voir le sud. Tu lis dans mes pensées ? C’est vrai ce qu’on dit que tu es un peu sorgin ?
Zuriñe sourit.
Ganix soupire doucement, laisse son regard vers l’endroit de l’horizon où le vol a disparu.
- Je ne sais pas si j’arriverai à partir, murmure-t-il. Tu n’as pas une formule magique pour ça dans ton répertoire de sorgin, demande-t-il en éclatant de rire.
Zuriñe se tourne vers lui, le dévisage longtemps jusqu’à trouver dans son regard ce qu’elle cherche.
- Viens, dit-elle en lui prenant la main et en l’entrainant à l’écart. Il faut juste que tu aies la volonté de te tendre jusqu’au passage du prochain vol. Ça peut prendre un certain temps, ajoute-t-elle malicieuse. Je vais t’aider.
Lorsque, bien plus tard, les palombes remplissent le ciel, le jet de Ganix parcourt tout l’espace et se fond dans l’énergie du vol.
Ez : non
Bai : oui
Sorgin : sorcière (prononcer chorguine si c'est gentil, zorguine si c'est méchant)
Restes d'encierro
« Un néo-zélandais … » commence Sorgina Bixenta,
« Ah, original, bien » apprécie le cercle,
« Et un bordelais » poursuit sans conviction Sorgina Bixenta.
« Oh non ! Encore ! La dernière fois, on a failli rater la recette » fulmine le cercle.
« Je sais, je sais » soupire Sorgina Bixenta en se débarrassant de sa tenue de secouriste et en se mettant nue comme les autres participantes au cercle « Mais il y a eu surtout des traumatismes et des contusions à l’encierro ce matin. Seuls ces deux là avaient de vraies blessures de sang. Allez, concentrons-nous ».
Et la préparation commence. Chaque sorgin s’active. L’une récupère le sang issu de cornadas de toros noirs et l’intègre dans la préparation qui bouillonne dans le chaudron. Les deux plus âgées –privilège de l’âge- empoignent les hampes des coureurs et s’activent à les dresser.
« Oh non, je suis tombée sur le bordelais » soupire Sorgina Jana devant la mollesse caoutchouteuse qui traine au creux de sa main. Mais elle ne s’en laisse pas compter et applique sous les sacs un onguent à base de peau de crapaud venimeux. Le résultat est satisfaisant. Les deux sorginak concentrent leurs efforts. C’est de leur synchronisation que dépend le succès. Leurs mains libres perçoivent les vibrations des sacs, leurs regards se croisent, l’une ralentit, l’autre force et c’est la libération simultanée des fluides qui, en des courbes parfaites, atterrissent dans le chaudron au moment exact où Sorgina Bixenta lance une pincée de piment d’Espelette.
Cri de joie sur l’akelarre et sorginak récitant en chœur la formule « Des cornes dressées jaillit le sang, des hampes dressées jaillit la vie, des pointes dressées des piments jaillit le feu et forment toutes ensemble l’onguent qui fait jaillir la vérité ».
Sorgin, sorgina, sorginak : sorcière, la sorcière, les sorcières
Akelarre : lieu de rendez-vous de sorginak
Originels
Certaines nuits, sur la plus haute montagne d’iparralde, Mari la déesse mère écarte posément ses nymphes face à la lune et libère les rêves.
Aux creux des vallées, les euskadunak se retournent dans leurs sommeils, satisfaits.
Euskadunak : ceux qui parlent basque
Ipparalde : pays basque nord
Momotxorrak
Sorgina(*) guette dans l’obscurité le son de la corne du chef des momotxorrak. Sorgina est sure qu’ils vont descendre sur le village. C’est leur nuit, noire comme leurs desseins et Sorgina se sent particulièrement prête.
Sorgina, comme toutes les servantes de Mari, n’aime pas le mensonge. Aussi, dès que la corne résonne, accompagnée des cris stridents des hommes-vaches, elle ouvre grande sa porte. Les hurlements des villageois mal réveillés, des villageoises en panique ne l’impressionnent guère, elle attend ; pas très longtemps d’ailleurs ; trois momotxorrak passent son seuil en grognant, cornus, rouge sang. Sorgina écarte sa robe et les pétrifie, net. Elle s’approche d’eux « Alors momotxorrak, vous aimez le sang ? ». Elle les pousse tour à tour du doigt ; ils s’affalent sur le dos « Mon sang va, mon sang vient, je suis prête à partager ». Elle enjambe le premier « Tu aimes le sang, momotxorro, prouve le moi » dit-elle en lui plaçant son buisson menstrué devant les lèvres. « Rien, momotxorro ? vraiment rien ? » s’impatiente-t-elle « Tu es donc un menteur » dit-elle en se relevant. Elle lance « karakoil(**) » tandis que l’homme étendu hurle de douleur. Elle s’égoutte écarlate sur le visage du second « Et toi, momotxorro, rien non plus ? tu dis aimer et tu n’aimes pas ? tu es donc aussi un menteur ? karakoil ! » Et l’homme-vache crie à son tour.
Portant les deux autres, le dernier momotxorro quitte la maison de Sorgina, nu et couvert de sang de la tête aux pieds. Sorgina referme sa robe.
(**) escargot
Lamina de pluie
La mythologie basque date d'avant l'Histoire mais cela n'interdit pas d'en raconter
La pluie incessante qui baigne les montagnes et les vallées d’ipparalde en hiver enchante lamina. Elle passe des heures, nue sous la pluie, à coiffer avec son peigne en or ses longs cheveux blonds en écoutant les sources déborder. Et lorsque la puissance de l’eau se conjugue à la montée de la lune vers son plein, lamina est envahie d’un besoin irrépressible de conjonction. Mais la pluie éloigne des sources préférées de lamina bergers, chasseurs et autres pêcheurs. Aussi remonte-t-elle inlassablement les cours d’eau à la grande vitesse de ses pieds palmés. Elle finit par rencontrer un vieux charbonnier ramassant du bois mort malgré les trombes d’eau. Il est tout entier dans sa tâche et peu ému par la blonde nudité de la lamina.
Elle s’en offusque : « Et bien euskaldun ! Tu n’as pas la politesse de te tendre pour moi ? »
« J’ai deux bonnes raisons, lamina, deux bonnes, vraiment »
« Nomme la première raison euskaldun ! »
« Le bois ! Sans lui, sous cette pluie, j’ai froid et je meurs »
Lamina claque des doigts et tout ce que la forêt compte de bois mort se retrouve empilé à l’arrière de la cabane du vieux charbonnier en un tas énorme.
« Allons chez toi et tu me nommeras la deuxième raison euskaldun ».
Le vieux charbonnier entre dans sa cabane, suivi de lamina. Il jette de grandes brassées de bois dans l’âtre, place ses vêtements dégoulinants devant les flammes. Il reste un long moment devant le feu avant de retourner son corps sec vers la lamina en déclarant : « La seconde raison, lamina, est que je ne me tends plus, ni pour toi, ni pour personne ».
Lamina retire le peigne en or de ses cheveux, s’approche du charbonnier et commence à peigner le taillis blanc entre les jambes de ce dernier, lentement, patiemment. Le buisson quitte le blanc, se grisaille, puis s’assombrit franchement, s’assouplit et laisse se dresser en son milieu un baliveau bien proportionné que lamina se plait à utiliser à sa guise.
Au matin, le vieux charbonnier se réveille près de son feu bien entretenu, un peu rompu et un peu déçu de constater que son buisson a retrouvé la couleur neige de ses cheveux.
Basurde
Insufflée par la sorcière et soufflée par le plébéien
Il a plu. Tout est boueux, détrempé. Basurde(*) dans sa bauge se tourne et se roule en grognant de bonheur.
Il a plu. Tout est boueux, détrempé. Katixa, euskadun brune aux yeux verts qui revient par le chemin de la forêt à mi-pente, glisse, roule et s’étale à 4 foulées de basurde.
La fraction de seconde entre la chute et la charge furieuse, rageuse, sauvage de basurde est mise à profit par Katixa pour lancer « hemen laztanak dohainik ». Basurde suspend son intention de mouvement. La musique de la voix réveille de vieux souvenirs. Ses quatre pattes dans la boue, il attend. Il ne comprend pas ces sons ou il ne les comprend plus mais il ressent que quelque chose doit se passer. Katixa hésite, respire et s’avance lentement ; elle entre dans la boue de la bauge ; ses pieds collent ; elle s’approche de basurde qui tourne lentement ses défenses vers elle ; Katixa écarte ses bras et les referme doucement autour du corps boueux et puissant de basurde ; elle s’enfonce dans la toison épaisse et sale ; Katixa sent battre le cœur de basurde ; basurde sent battre le cœur de Katixa. Puis elle se détache, lentement. Basurde la regarde partir.
Basurde couvre sa laie le soir même. Les marcassins de la portée ont tous les yeux verts.
(*) sanglier