Amourettes

Ça se joue à pas grand-chose, c’est très serré. Au lit, il y a surement égalité entre Sustrai et Domenga. Physiquement, le privilège de l’âge joue en faveur de la taille de guêpe de Sustrai mais l’horloge biologique de Domenga la place, elle, en pole position pour souffler sur les braises de l’envie de laisser une trace, de fonder une famille, d’avoir un enfant. 20 ans pour Sustrai, 30 ans pour Domenga. Johankoxe, 29 ans, au milieu incapable de choisir.

- Le ventre, il n’y a plus que ça, commente l’amatxi de Sustrai en connaisseuse, le ventre ; il faut qu’il comprenne que ce n’est qu’avec toi qu’il est homme.
- Ses coups de rein doivent le tranquilliser pourtant, tempère Sustrai.
- Ce n’est pas suffisant le rassurer au lit; le ventre, je te dis ; je vais te donner ma recette de rognons blancs.
- Mais où veux tu que je trouve ça, je fais mes courses en grande surface, modère Sustrai.
- Des rognons blancs d’agneau, continue amatxi sans tenir compte de l’interruption, on est en Euskal Herria, on sait ce que c’est que des agneaux.

C’est dans la boucherie halal de l’avenue Jean Jaurès que Sustrai trouve un kilo de rognons blancs d’agneau.
C’est dans sa cuisine qu’elle coupe en morceaux plus larges que son pouce, qu’elle fait revenir doucement.
C’est dans sa sauteuse que les rognons blancs suent, rendent leur jus, lentement.
Réserver les morceaux, faire réduire encore le suc, rectifier sel piment une pointe de gelée de coings, voir la volonté de Johankoxe fondre en même temps que les morceaux dans sa bouche et l’entendre, enfin, un peu plus tard, formuler sa décision définitive.

« Alors ça a marché ma recette ! » triomphe amatxi en voyant Sustrai et Johankoxe pénétrer ensemble chez elle.
Sustrai sourit sans préciser qu’elle a réalisé la préparation avec juste un petit tablier de cuisine blanc sans rien dessous. La touche personnelle.

Pleurer mon ange

Ci-dessous, ce n'est vraiment pas un format blog. Et, en plus, ce n'est ni crudité, ni fleur bleue (ou un tout petit peu). Tout au plus un hommage maladroit à Murakami.

Au milieu des phrases magiques de Rilke, de Cendrars, qui flattent mon ego lorsque je veux parler poésie ou simplement passer un moment de quiétude en soirée, se glissent quatre vieilles rimes de Billon et Sardou :

S'il y a des mots qui t'ont fait pleurer mon ange,
Et d'autres qui t'ont révoltée,
S'il y a des idées quelquefois qui dérangent,
J'en ai qui font danser.


Juste ce début de chanson. Après, il y a d’autres rimes sur une mélodie de Revaux qui ne m’est pas particulièrement agréable et sur laquelle je n’ai pas souvenir d’avoir serré très fort des jeunes filles pour cacher mes émois érectiles.
Ces quatre phrases n’ont que peu à voir avec la suite de la chanson, comme si les deux paroliers –ils signent à deux- avaient écrit chacun de leur coté puis rassemblé des morceaux d’histoires séparées. Je ne sais donc pas qui est à l’origine des quatre premières phrases.
La métrique n’est même pas bonne. Pour retomber sur ses pieds au dernier vers, le chanteur doit rajouter de la syllabe : Ouou j'en aiééé qui font danser.
Mais malgré ma capacité à dénigrer les rimes à deux sous d’une chansonnette, malgré ma volonté de demeurer brillant et cultivé, ces quatre phrases, cueillies il y a plus de trente ans, sont installées dans la rubrique « jolies phrases ». Comme je devais en être un peu honteux, elles étaient bien cachées quand même. C’est grâce à toi que je les ai exhumées et, finalement, assumées.

Tu pleurais sans bruit, dans la nuit, dans le lit, tournée de ton coté.
Il y avait surement une raison à tes pleurs. Et, en mon fort intérieur, je devais surement trouver cette raison mauvaise, comme toujours, mais le fait était que tu pleurais.
J’ai collé ma poitrine contre ton dos et ma main sur ton sein. Nos peaux se parlaient. Mais ce n’était pas suffisant. Alors j’ai approché mes lèvres de ton oreille. Les mots de Billon et Sardou sont sortis sans que j’en aie vraiment conscience, comme un murmure évident dans l’instant :

S'il y a des mots qui t'ont fait pleurer mon ange,
Et d'autres qui t'ont révoltée,
S'il y a des idées quelquefois qui dérangent,
J'en ai qui font danser.


C’est comme cela que j’ai découvert que je les avais en réserve. Dans l’instant, j’aurais préféré te murmurer du Rilke. Surtout que tu as cessé de pleurer pour me demander « C’est joli, c’est de qui ? ». J’étais vraiment peu fier de t’annoncer un chanteur populaire comme référence. Du coup, tu ne pleurais plus : « Ah bon ? Tu écoutes ça ? ». Tu t’es collée un peu plus contre moi en murmurant : « Tu es humain finalement ».
Tu étais endormie avant que je ne trouve un poème de circonstance plus flatteur.

Martinets

Au coin de la rue Daniel Argote, le voile devant la fenêtre du troisième étage oscille avec le souffle du soir. C’est l’heure où les rondes stridentes des martinets laissent la place aux vols soyeux des chauves souris. Enara et Ttale, allongés nus sur le dessus des draps, regardent le gris remplir la chambre.

« Elles sont enfin parties se coucher les hirondelles, murmure Ttale, elles font un boucan d’enfer avec leurs vols au raz des toits. »

« Ce ne sont pas des hirondelles, répond Enara, ce sont des martinets ; ils ne se couchent jamais ; ils vont dormir dans les thermiques à 1 000 mètres d’altitude. »

« Ils dorment en l’air ? »

« Bai, ils font tout en l’air même le sexe, complète Enara en enroulant sa main autour de la hampe de Ttale ; j’aime bien leurs courses de folie, toujours à fond, toujours au plus près des toits, des murs, des antennes, tout ça, c’est le début de l’été ; tu sais que tu es arrivé dans cette chambre en même temps que les martinets ? »

« Ça fait deux mois qu’on se voit » réfléchit Ttale

« Bai, comme les martinets. »

« Et ils repartent quand ? » s’inquiète Ttale

« Début aout, mi aout. »

« Je ne suis peut être pas capable de te prendre en plein vol, s’insurge Ttale, mais je t’assure que je peux tenir plus longtemps qu’eux, ma libido supporte très bien l’hiver au bord de l’Adour ».

Linge

Comme Nadège ne me fait pas une bannière personnalisée, je lui emprunte son linge.

Elément

Sonnerie téléphone :
- Maika Bai ?
- Agur, c’est Pantxika. Alors, ta sortie au Vème élément, c’est comment un club échangiste ?
- Je ne sais pas trop, j’y allais surtout pour faire plaisir à mon mari et ça ne lui a pas plu.
- Pas plu ?
- Ez, vers minuit, on s’affairait au milieu d’une dizaine de couples et il me dit « C’est quand même incroyable, je suis en érection depuis 10 minutes et tu ne le remarques même pas ! »
-Tu n’avais pas vu ?
- Ez, j’avais la tête ailleurs.

Barthes

Dans les barthes de Guiche, dans un coude de la Bidouze, il fait chaud même à 21 heures et l’orgasme simultané d’Onintza et Xalbat ne participe pas à la baisse de la température.

« Wouaou, c’était puissant » susurre Xalbat dans un souffle proche du sommeil.

« Bai, c’est toujours plus fort quand je sens l’herbe sous mes fesses » complète Onintza avant de partager l’assoupissement de Xalbat.

Le soleil de fin juin n’a pas fini sa journée et les animaux vivants non plus.

« Ouvre un œil mais ne bouge pas » murmure Onintza à l’oreille de Xalbat.

La cigogne avance sur ses échasses en faisant peu de cas des corps nus et immobiles. Elle observe le sol en recherche de nourriture. Plutôt bredouille, elle remonte de son pas saccadé vers Onintza et Xalbat qui ne la quittent pas des yeux, serrés l’un contre l’autre. Deux pas et la cigogne lance son bec, attrape un reflet blanchâtre au creux des herbes, ouvre ses ailes, prend son élan et, en quelques pas, s’envole.

« Suuuper » déclare Onintza en la suivant des yeux « qu’est-ce que tu crois qu’elle a attrapé ? une grenouille ? un escargot ? »

Silence gêné de Xalbat.

« Tu as vu ce qu’elle a attrapé ? » poursuit Onintza en fronçant un peu les sourcils

« Je crois qu’elle est partie … avec le préservatif que j’avais jeté par là-bas, après … »

« Mais c’est dégoutant ! » crie Onintza en lançant son poing sur la poitrine de Xalbat.

« Bai, je sais, je ne suis pas fier »

« Mais ce n’est même pas ça, tu as vu où elle est partie la cigogne ? »

Silence interrogatif de Xalbat

« Elle est partie vers l’autoroute, vers le pont sur la Bidouze. Il y a un nid occupé au sommet d’une des piles. Elle va nourrir son petit et il va s’étouffer avec ce bout de plastique, t’es nul comme mec ! »


Le rapport d’intervention des pompiers fait état d’une sortie grande échelle avant le péage de l’A64 afin de récupérer un inconscient coincé au sommet d’un des mats de haubanage du pont enjambant la Bidouze. L’individu était harcelé par un couple de cigognes l’empêchant de redescendre.

Des observations ultérieures du représentant local de la LPO indiquent le cigogneau n’a visiblement pas souffert de l’intrusion et qu’au contraire, il présente de signes de grande vitalité comme s’il avait reçu une dose massive de vitamines et de sels minéraux.

Eclore

Avec le matin
Le sein blanc éclot sur le drap
et appelle ma main.

Se retourne

Et dans son sommeil
La femme aimée se retourne.
Baiser dans la nuit.

Le grillon

Bai, ci-dessous, ce n'est vraiment pas un format blog. Et, en plus, ce n'est ni crudité, ni fleur bleue.

Cet endroit du jardin avait toujours été moins sombre. Sur le reste du terrain, les chênes et la nuit s’accordaient pour remplir d’obscurité l’espace autour de la maison. Elle se souvenait du petit frisson de plaisir qu’elle ressentait, adolescente, à quitter les lumières douces de la terrasse pour s’enfoncer dans le noir et ressortir dans ce petit coin plus clair près de la touffe de lavande. Elle s’approcha de la silhouette accroupie dans l’herbe.
- Le grillon ? questionna-t-elle.
- Hum, répondit-il, les vibrations de tes pas l’ont fait taire mais il va reprendre ; il chante fort ce soir.
Elle s’assit lentement et inconsciemment respira l’air. La lavande n’exhalait plus rien. Elle s’en rappelait pourtant nettement le parfum dans des nuits de fin d’été pareilles à celle-ci, lorsque, cherchant son père avant d’aller se coucher, elle le trouvait là, à écouter le grillon dans la nuit.

- C’est ton petit moment à toi ? demanda-t-elle.
- Oui. Ça fait longtemps que je n’étais pas venu.
Elle se tut un instant. Ses yeux commençaient à percevoir les points brillants des étoiles au dessus de la haie.
- Alors ça fait longtemps que tu n’as pas pensé à elle.
Il tourna lentement la tête dans sa direction et murmura d’un air amusé : Pourquoi crois-tu cela ?
Le grillon reprit son chant, tout pres ; il devait être dans l’herbe un peu plus haute au pied de la lavande.
- J’avais dans l’idée avant, enfin quand elle est morte en fait, que tu venais ici pour penser à elle tranquillement le soir. Elle est morte en été et le grillon chante en été.

Il laissa passer une stridulation.

- C’est bizarre, j’ai l’impression d’être toujours venu ici. Je n’associe pas particulièrement cet endroit avec sa mort. Mais je ne sais plus. J’ai peut être commencé à ce moment là. Et tu me flattes un peu en m’accordant des pensées. Je ne pense à rien en fait quand je suis ici.
Elle resserra ses genoux vers sa poitrine.
- Alors, tu ne penses plus à elle, murmura-t-elle au bout d’un instant avec une voix de petite fille boudeuse qu’elle ne se connaissait plus.
Ce ton chagrin moqueur le surprit lui aussi. Il se tourna à demi vers elle, appuya son poing sur son épaule et poussa en souriant : J’avais oublié comme tu pouvais être bêtasse. Elle se laissa tomber sur le côté en émettant un rire de gorge grave. Le grillon se tût.

Ils laissèrent le temps glisser et le grillon reprendre sa crécelle.

- Bien sûr que je pense toujours à elle. C’est ta mère, c’est ma femme et je ne parle pas à l’imparfait.
- Moi non plus, c’est un temps que je n’utilise pas quand je parle d’elle.
Une vague claqua fort, là bas, à trois kilomètres et remplit le silence de la nuit de son écho sourd.
- Ici, je ne pense à rien. Sa présence, son absence, ce sont plutôt dans les petits silences de la vie quotidienne, dans les questions que je ne formule plus – tu as vu ce soleil, tu ne crois pas qu’il faudrait faire les vitres ? – ils sont jolis les géraniums cette année, tu penses qu’il faut mettre de l’engrais pendant la floraison ? – ça se lave à combien ce pull en laine ?
- Tu ne sais toujours pas laver un pull depuis ce temps ? le coupa-t-elle.
- Ça fait longtemps que je ne t’ai pas servi de punching-ball, répondit-il en tendant de nouveau son poing vers son épaule.
Elle grogna : Arrête de me taper, je n’ai plus quinze ans.
- Je ne te tapais pas quand tu avais quinze ans.
- Non, tu n’avais pas intérêt.
- Je n’en avais pas envie d’ailleurs. Cela fonctionnait sans cela. J’ai l’impression qu’à cette époque tout glissait, incompréhensiblement. Elle était morte et nous étions vivants, nous continuions. Enfin, tu n’as peut être pas ressenti cela.
Elle tendit son poing et le heurta violemment.
Il se massa l’épaule.
- Bien sûr que cela veut dire quelque chose pour toi. Je ne suis simplement pas sûr de ne pas t’ennuyer mes vieilleries.
- Et tu t’y connais en vieilleries.
Un avion clignotait dans le loin de la nuit.
- Je ne suis pas sûr que ce soit un reproche, répondit-il après un silence que le grillon ne meubla pas.

Elle attendit que le clignotement de l’avion disparaisse.

- Tu la trouves où cette énergie pour que tout semble facile ? souffla-t-elle.
C’était peut-être le moment d’avoir un peu frais mais il ne bougea pas.
- Tu me crois si je te dis que l’énergie je la trouve en toi, en ton frère, en vous quoi. Tu me crois ou tu trouves cela trop lourd ?
Le grillon profita du silence pour glisser son frottement.
- C’est lourd, oui. Mais ce n’est pas insupportable. Exigeant tout au plus, répondit-elle.
- J’ai la même exigence pour moi tu sais.
- Tu t’arrêtes quand d’être le super papa qui fait face et qui ne pleure jamais ?
- Tu sais très bien qu’il n’y a pas de héros. Nous sommes là, c’est tout.
- Tu t’arrêtes quand ?
- J’avais quelques objectifs quand elle est morte : ne pas lâcher avant que vous ayez fini vos études, maintenir vivant son souvenir sans tomber dans le morbide, vous faire sentir que vous n’étiez pas là par hasard mais parce qu’on s’aimait tous les deux et que vous étiez le prolongement de cet amour. Et j’ai vécu avec vous. Et c’était bien. Ce n’était pas simple mais c’était bien. Et c’est toujours bien. C’est différent. Ça ne s’arrête pas.

Elle s’allongea, le dos dans l’herbe, les yeux dans la nuit à la recherche d’une étoile filante.

- J’ai réfléchi ces derniers temps.
Il se garda de dire quoi que ce soit. Il éprouvait la même sensation que lorsqu’elle avait quinze ans et qu’il croyait voir poindre l’instant où elle allait mettre en mots ce qui remontait lentement d’elle. Il avait toujours su se taire mais n’avait vraiment ressenti ce que cela supposait que dans ces moments lorsque son silence devait rassurer sur sa disponibilité tranquille sans trahir d’impatience.

- Je t’ai déjà surpris ? continua-t-elle.
Raté, il ne se rappelait plus mais ce n’était jamais si rapide. Elle déblayait, élaguait, ratissait parfois très longtemps avant d’envisager la vraie question. Autant elle apparaissait déterminée et prompte dans ses prises de décisions quotidiennes, autant elle avait besoin avec lui d’alimenter tous les possibles. Il avait cru, au début, à un jeu, à une coquetterie de fillette. Puis il lui avait semblé qu’il était plutôt la seule personne avec qui elle s’autorisait à exprimer son cheminement.

Finalement, c’était peut être une vraie question.
- Surpris ? Pas vraiment. Rarement. Ce n’est pas par manque de modestie tu sais, mais non. Pas plus que je n’ai dû te surprendre très souvent.
- Tu ne m’as jamais vraiment surpris mais ce n’est pas pareil. Tu es mon père et tu as toujours été là, facilement là, évidement là.
Il demeura assis, un peu gêné d’entendre la voix de sa fille lui arriver dans le dos mais c’est elle qui avait choisi ce décalage. Aussi poursuivit-il : Si en fait, j’ai été surpris la première fois que tu as ramené une fille à la maison.
- Je n’ai pas ce souvenir. Pour moi, cela c’était passé le plus simplement du monde, répondit-elle sans émotion particulière dans la voix.
- Cela n’a pas été une vraie surprise peut-être, continua-t-il, il m’a juste fallu dix secondes je pense, pas plus, pour recaler les morceaux. Tu m’as laissé ces dix secondes et c’était bien.
- Dix secondes et puis ?
- Tu étais là, simplement. Avec une fille. Puis avec d’autres.
Il caressa la pelouse, lentement, de la paume de sa main puis reprit : on s’éloigne du sujet non ?
- Peut-être pas. Tu as toujours eu des opinions, des arguments. Tu nous as toujours tout expliqué ou demandé des explications.
- Et je ne demande pas à ma fille pourquoi elle préfère les demoiselles ? Et je ne fais aucun commentaire sur la collection phénoménale de personnes qu’elle ramène à la maison ?
- Oui, il y a un peu de cela, admit-elle.
- Je crois que le côté collectionneuse me flatte en fait. Une fierté mal placée de plus surement. Ma fille est tellement bien qu’elle allume tout ce qu’elle veut.
- C’est ce que tu dis à tes amis lorsque tu parles de moi ?
- En fait, je n’aborde pas le sujet.
- Je te fais honte de préférer les filles ?
- C’est plutôt que les gens de mon âge parlent surtout de leurs petits-enfants. Comme je n’en ai pas, je n’ai rien à dire. Et je perçois enfin comme j’ai du être pénible lorsque je parlais de vous en terme dithyrambiques. Cela m’oblige à une cure de modestie de n’avoir aucune anecdote à raconter.
- C’est vraiment un problème pour toi les petits-enfants ?
- Tu sais bien que ce n’est pas le sujet. Les enfants, on les désire à deux et on les élève à deux, solidement deux.
- Ben non, tu nous as élevés en partie tout seul.
- Moi, je suis la mauvaise exception qui ne confirme aucune règle. Nous vous avons désirés, elle est morte mais cela ne changeait rien au projet de base.
- Tu mets la barre toujours trop haut. Ce n’est plus une mère que j’ai. C’est une icône parfaite. Je crois que si je collectionne comme tu dis, c’est que je ne me sens pas d’avoir un amour trop fort en retour. Cela aurait été plus simple pour moi si tu t’étais remarié.
- Tu l’aurais tuée la pauvre.
- De jalousie, oui, probablement, et il n’y avait aucun soupçon de sourire dans sa voix, mais cela aurait été plus facile pour moi quand même. Mon père, mon super père, qui vit un petit amour minable, cela ne fait pas une marche trop haute pour faire mieux. Tandis que là, j’ai en face de moi un amour si formidable, si magnifié par l’absence et si irremplaçable que je n’ai pas trop envie de prendre mon élan.
- C’est bien la première fois que je te vois avoir peur de te lancer.
- C’est plutôt la première fois que je m’autorise à t’avouer une de mes craintes.
- L’objectif était que vous soyez forts, indépendants et comblés d’amour pour avoir confiance en vous.
- Ouais, l’objectif a été atteint. Mais c’est un amour exigeant dont tu nous as remplis. Et c’est la première fois ce soir que je te parle d’une de mes peurs. Tu vas me dire que je n’ai jamais peur mais tu te trompes. Tu me vois avec des yeux de père fou de fierté mais je suis comme tout le monde.
- Comment veux tu que je change mon regard sur vous ? Je ne peux pas.
- Je ne sais pas si c’est nous que tu vois, vraiment.
- Tu crois que c’est elle que je traque à travers vous ?

Elle se redressa et resserra ses bras autour de ses genoux.

- Non, je ressens plutôt que tu cherches à la rassurer, à la déculpabiliser. Tu es morte mais tout va bien, tout va même très bien, tu n’as rien à craindre, rien à regretter. Regarde le résultat, nos enfants sont comme les autres, encore mieux que les autres.
- Oui, je suis assez d’accord avec ta dernière affirmation, souffla-t-il dans un sourire.
- C’est sérieux ce que je te dis.
- Terriblement, s’entendit-il répondre.

Il frissonna soudain, sans raison.

- Tu ne veux pas dormir près du grillon ce soir ? demanda-t-elle.
- Il n’y a pas quelqu’un qui t’attend dans ta chambre ?
- Nous avons bien joui cet après midi avant d’aller nous baigner ; elle peut dormir sans moi. Ne bouge pas, je vais chercher ce qu’il faut.

Barnabé

Si tu sors ton braquemard à la St Médard
Tu tiendras gaillard 40 jours plus tard
Sauf si St Barnabé
Te fait te rhabiller.